07/01/2015

son matricule était Roger Becker


Que dire de lui ? Que dire des son CV que je connais mal, de sa vie dont je ne sais que trop peu ?

Roger était un Reconstructeur de Mémoire. C'était son devoir, sa dette envers la Vie qui tant de fois le sauva d'un enfer duquel personne n'aurait pu s'échapper.

Un enfer bien rôdé, scientifiquement pensé et mis en œuvre par des experts de l'abattage industriel, dans des usines qu'on appela plus tard "les camps de la mort". Son enfer à lui était un camp de prisonniers. Flossenburg.
Son ultime échappatoire fut "la marche de la mort" qui un jour, comme ça au milieu de nulle part, s'arrêta par manque de gardes-chiourmes et de prisonniers. Roger avec quelques autres se sont soudainement retrouvés seuls, abandonnés. L'enfer s'était estompé. Ils étaient libres !

"Plus jamais cela" fut sa devise.
Comme tant d'autres, il choisît de ne pas en parler comme pour ne pas entacher d'horreur les espoirs de ses suivants, pour ne pas donner de mauvaises idées aux générations montantes, comme pour ne pas donner de l'ombre à ses milliers de compagnons qui n'eurent pas "sa chance", disait-il.
Comme d'autres plus tard, il ne supporta pas que certains négationnistes se mettent à réécrire haut et fort une histoire en coups de gomme.

Oui, le nazisme a construit sans état d'âme ni émotion, avec pour outils une règle à calcul, de la chimie et une dégénérescence collective de laborants sadiques, des usines d'extermination aux noms de ... En citer une avant les autres, ou risquer d'en oublier une des cents serait injure.

Encore très jeune, durant la guerre Roger choisît la Résistance. Puis, prisonnier, il dû sa survie à l'imminence d'une fin de guerre exsangue de combattants, au fait qu'il fut catalogué "résistant" et pas juif ni tzigane, à sa personnalité bien trempée et à un instinct de survie hors du commun.

Jamais Roger ne fut fou mais plutôt sage, se lâchant à chaque occasion avec délectation dans le plaisir de rire. Sans doute parce que sa route l'obligea à pratiquer la désobéissance passive lorsqu'elle était légitime, à décupler son instinct de survie qui dépassait sa peur de mourir, à accéder à cette force ultime qui illumine l'Homme libre pour qui la conscience est le seul instrument de mesure.

Dès lors, sur le tard, Roger parcourra écoles et salles de conférences pour assumer son devoir de Mémoire. A chaque fois déballer au grand jour des blessures à jamais restées ouvertes, Roger se l'imposa parce qu'il le fallait. Parce qu'il fallait dire aux enfants et petits enfants que les hommes ne sont pas tous bons, qu'il en est qui sont mauvais ou par contagion le deviennent, que la folie collective partout et à chaque instant nous guette et peut resurgir, aussi en nous-mêmes.
Aussi que les inhumains toujours finissent par perdre contre la Vie.

Une anecdote significative que Roger racontait parfois avec des sanglots dans la voix : lors du regroupement des "encore vivants et valides" pour évacuer le camp devant l'avancée des Forces Alliées, d'un chariot chargé de cadavres une main agrippa son épaule : c'était celle de Roger Louis, étiqueté mort malgré qu'il était encore en fin de vie. Profitant du désarroi général, aussi de celui de ses geôliers surexcités chargés d'organiser la fuite, Roger Becker arracha Roger Louis du charnier et déposa sa dépouille pas encore éteinte devant l'infirmerie du camp en pleine débâcle.
Quand Roger Becker revint à Namur, Roger Louis était là, rapatrié avant lui par la Croix-Rouge, gravement handicapé mais vivant. Après la surprise, Roger et Roger se sont serrés dans les bras. Qu'auraient-ils eut de plus puissant à se dire ?
Un troisième aussi leur revint : Julien Papa. Ces trois-là sauront ce qu'être Frères des Hommes signifie. Tous trois sont devenus exemples à suivre.

Roger et moi nous nous aimions. Il nous est parfois arrivé de nous serrer dans les bras. Ainsi j'ai pu m'initier à cette force a Vie et d'Amour dont sans lui, sans d'autres comme lui, je n'aurais peut-être jamais en moi pu deviner l'existence.

Vous comprenez maintenant pourquoi je ne sais rien du CV de Roger Becker. Quel en aurait été l'intérêt, je vous le demande ?

Mon devoir ce jour est de remémorer la mémoire de ce Raviveur de Mémoire. Pour que lui non plus ne soit pas gommé un jour de l'Histoire comme si jamais il n’aurait existé.

Roger Becker nous a quitté le 30 décembre 2014. Il avait 92 ans.
Au moment où je vous écris, en grande intimité ses proches l'entourent. Tantôt les cendres de Roger en toute humilité se mêleront aux cendres de ses millions de compagnons de l'enfer partis avant lui dans des conditions atroces.

Roger emportera avec lui une énigme non résolue, la seule : non pas celle de savoir ce qu'est Vivre, mais pourquoi sans cesse se répète elle aussi l'histoire de la folie inhumaine !