17/01/2017

jacques sztern


Mon Très Cher Ami Jacques, toi qui m'est Frère,

Comme nous en avions l'habitude, à mon tour depuis deux semaines, j'ai tenté de te joindre. Ta voix préenregistrée, plus fatiguée, me laissait supposer que tu t'étais pour quelques jours retiré dans ton petit Éden du Morvan. Ou alors .... ?!?
Pas grave, ni important.

Samedi soir, rentré de voyage, j'ai découvert l'annonce de ton passage à "l'Éternité" comme ils disent ...
Souffle coupé, profonde émotion, désarroi.
Nous n'aurons donc plus l'occasion de nous dire et de faire, et comme à chaque fois, au moment de la déchirure, de nous embrasser les yeux humides en jouant à qui le premier partira sans se retourner, pour ne pas ajouter à la peine.

Hé oui, nos rencontres ! Nos rencontres qui avaient pour ordre du jour de faire bilan de notre très vieille Amitié, devenue fondamentale pour vivifier nos deux Éternités.
Souviens-toi, un soir, dans un café en face de la gare du Nord, avant mon départ vers Bruxelles. Mémorable !!! Il ne nous fut pas possible de trouver nos mots, tellement nous avons ri.

 Ri aux larmes, tellement notre humour devenu langage commun et impénétrable, n'avait rien de comique. Il soignait nos blessures, notre perplexité devant l'évolution de la sociétés dite civile, et réaffirmait que jamais aucune des horreurs dont les humains sont capables, nous empêchera de croire et d'exprimer notre raison de vivre, et de nous vouer au combat ultime : "Liberté, Égalité, Fraternité et Solidarité" ou encore "Charte des Droits de l'Homme".

Savoir l'horreur dont des / les humains sont capables ... toi et moi dès le départ n'eurent pas d'autre choix.

Toi par ton étoile jaune qui marqua le bétail pestiféré à abattre, et fit que de ta famille, tu fus un des rares survivants. Horreur à laquelle il t'a fallu survivre, surmonter ta culpabilité "pourquoi eux et pas moi" et imaginer malgré tout comment encore trouver un sens à ta vie, autre que d'y survivre.

Né durant la guerre, j'eus quant à moi à assister aux interminables debriefings de ceux qui combattirent les envahisseurs et tout autant leurs admirateurs, qui avaient pris pour plaisir (plus tard ils traduiront cela en "obéir aux ordres" !) de préparer des convois d'étoiles jaunes, de triangles rouges, noirs, bleus, roses, amarantes, ... Combattants dont certains eurent droit, eux aussi, à destination "privilégiée" nommée pour les derniers "marche de la mort".

Mon Très Cher Jacques, parfois on se disait combien était gratifiante la Vie qui, toi, moi, nous a permis de nous rencontrer, de développer Complicité, Fraternité, Amitié, Amour purs et sans taches. Il me fait du bien de le redire et cette fois de l'écrire. Avec pour "temps des cerises" sur le gâteau, le hasard qui fit que tous deux à notre tour, au même moment, en porteurs d'amour et de tendresse, avons pu contribuer à faire vibrer nos cercles d'amis respectifs d'une même résonance.

Assez dit pour aujourd'hui, Ami Jacques.
Certes ta vie s'est retirée de ton corps. et la mienne commence à envisager son issue. Mais qu'importe, puisque en moi tu es présent égal à toi-même. Et il en sera ainsi jusqu'au moment où ma fin de vie s'alignera sur la tienne, sans jamais effacer notre force de vivre libre, cohérent, entier, avec nos Frères les Hommes, malgré les hommes.

Tu t'en doutes, vu ainsi il m'est  difficile d'être présent à quelconque cérémonie, qui ni toi ni moi nous concerne. Je comprends la nécessité du deuil pour ceux dont tu partageais le quotidien, ton épouse, ton fils, ta fille, tes petits-enfants, tes nombreux, très nombreux Amis, qui tous en eux te recevaient, t'apprécièrent, t'aimèrent. Qu'ils me sachent présent en leur cœur.

Parmi eux ces prochains jours n'est pas ma place. Je n'aimerais pas, comme il nous était devenu coutume, de déclencher un fou-rire digne de nous deux. Un fou-rire aux yeux plein de larmes, mais aussi pour une fois un fou-rire chargé de trop grande tristesse.

A tantôt Jacques, à tantôt !